L’ESTIME DE SOI QUAND ON EST ATYPIQUE


La difficulté de s’estimer quand on est différent. Si j’avais été entouré uniquement de gens comme mes meilleurs amis, aujourd’hui, j’aurais eu une estime, une fierté, en béton armé ! En kevlar !

Au début, sans référentiel interne, le référentiel c’est les autres. Et pour les autres, j’étais émotionnellement, souvent too much ! A adorer ou à détester une personne, une oeuvre. Sans aucune nuance, je comprendrai plus tard, que ce côté manichéen était lié au fait que je ne m’attachais qu’aux éléments indispensables pour mon bonheur. Alors, si toutes les valeurs nécessaires à mon épanouissement étaient réunies, j’étais comblé. Et si un élément manquait, une alerte, un inconfort me saisissait, que je relayais aux autres, sans aucune diplomatie, sans rondeur : « telle personne était nulle, ou telle chanson était la chanson la plus fabuleuse du monde, que j’écoutais de ce fait 80 fois d’affilée ».

Emotionnellement « intense », donc, socialement, certaines de mes réactions pouvaient déstabiliser, offusquer les hiérarchies. Une injustice, un manque de cohérence flagrant, et voilà que s’abattait sur un adulte, une colère noire, que seules des excuses de sa part pouvaient alors arrêter. La cohérence était primordiale pour moi, ainsi que la justice, car j’avais besoin de me sentir en sécurité. Or si les gens exigeaient des autres, des comportements qu’eux-mêmes  ne respectaient pas : la violence devenait possible. Une brutalité transperçante, qui nécessitait sans cesse pour s’en protéger : d’observer, de se méfier, d’analyser, au lieu candidement de ressentir, d’expérimenter, de partager, dans une détente, une spontanéité, un véritable lâcher-prise.

Des émotions intenses, une inacceptation du cadre, dès que l’autorité qu’il fallait respecter, écouter, laissait s’installer l’injustice, la violence… J’étais également décalé dans mon rapport à l’action. Aux passions. Sport, jeux vidéo : j’investissais toute mon énergie, hors école, dans des activités, avec le plaisir de l’évasion, mais également le sentiment de frustration : de ne pas être assez doué, pour être admiré, et ainsi rassuré, de savoir dans quoi concrètement m’investir dans la vie, pour concilier reconnaissance extérieure et véritable plaisir personnel.

Pour l’instant, pour la reconnaissance, j’offrais aux adultes (amis de mes parents, professeurs) : de l’exemplarité, et aux élèves de ma classe : constamment de l’humour. J’étais souvent dans une démarche de séduction, qui au fond ne me coûtait pas excessivement : tant jeune, les valeurs de référence (liberté, égalité, fraternité) servaient de base à notre réalité ; libres que nous étions, chaque fin de journée, et fréquemment en vacances ; et où la solidarité était sans cesse réaffirmée par tous, jusque à être même scandée, chantée, si les adultes la rognaient, dans des manifestations.

Le cadre global m’offrait ma dose minimum de liberté, de justice, de respect, de lien. Ainsi, même si mon estime dépendait de l’extérieur, l’extérieur me semblait suffisamment stable, bienveillant et honnête, pour voir dans le futur, un espace paisible de développement, pour entreprendre, agir, être valorisé, respecté, et heureux.

Seulement, progressivement, l’extérieur allait changer. Classe préparatoire, école de commerce, puis surtout monde de l’entreprise : les valeurs clés de liberté, de respect, de justice et de solidarité allaient s’effondrer.

Le monde du travail, ou la destruction de ma confiance en une société, dans laquelle je croyais depuis petit, et que j’estimais. Mais soudain, la perte de liberté devenait trop importante. Je n’avais plus le temps nécessaire pour me soigner. La même frénésie de vie se répétait à chaque journée. Et j’avais l’impression que recevoir un salaire, impliquait que je devais systématiquement tout accepter. Ne rien réclamer, ne rien dire, de ces missions, sans toutes les informations. De ces collaborations, où l’autre n’était jamais force de proposition. Plus de justice, de respect, de liberté, de solidarité : l’extérieur qui me permettait, en me validant, de m’offrir de la fierté, ne m’apportait plus de confiance, de sérénité, de joie… Cette source perdait toute légitimité à mes yeux… Et alors je me cherchais une nouvelle autorité, que j’estimerais… Et qui me permettrait par son approbation, son amicalité, de valider objectivement, tout le bien au quotidien, que je pensais de moi, de ce qu’entreprenais, de ce que je proposais, de la personne, la plus proche possible de ses idéaux, que j’essayais d’être.

Ces nouvelles autorités étaient ciblées : les éditeurs, les femmes. Je m’enthousiasmais de chaque heure d’écriture, de sport : convaincu que je constituais un capital unique, admirable, de richesses, qui allaient combler ces personnes, que j’imaginais subtiles, et uniquement tournées, comme moi, vers l’exigence et la beauté.

Seulement, d’année en année, j’avais beau créer, progresser, atteindre des niveaux qui personnellement me comblaient, en face, rien. Du silence. De l’indifférence. Du vent qui soufflait sur mes feuilles, mon visage.

Alors, sans avoir réalisé, un changement c’était pour de bon opérer. L’extérieur avait perdu à mes yeux son envergure de juge, d’autorité, pour pouvoir en finesse m’évaluer. Je savais ce qui avait profondément de l’importance pour moi. Des émotions, une intuition, dont je prouvais à moi-même et aux autres, la pertinence, en validant ma cohérence dans des réflexions, où les idées avec limpidité, bon sens pour moi, une à une s’enchaînaient.

Ces analyses me permettaient de nommer clairement les facteurs essentiels, les jours prochains, à réunir, pour atteindre l’harmonie. Le bonheur. Ainsi j’agissais, en appliquant la stratégie pour moi la plus appropriée : pour me compléter, m’équilibrer, et atteindre au maximum la sérénité.

Passer d’un référentiel externe à un référentiel interne. D’une source d’estime qui ne dépendait pas de moi, à une fierté systématiquement assurée, si seulement je prenais le temps de m’écouter, de m’analyser avec une véritable objectivité, surtout quand une personne me frustrait : car elle incarnait une qualité que je n’avais pas encore suffisamment développée.

Intellectualiser. Se décortiquer, s’analyser : une étude de moi qui m’a permis de traverser la période la plus noire de ma vie : quand l’extérieur de m’offrait plus rien, et mes certitudes intérieures encore si peu.

Alors, avec du recul, même si l’extérieur m’a dévasté, quand tant de valeurs se sont effondrées, je suis reconnaissant envers cette petite voix intérieure, qui m’a conseillé de me poser. De chercher, de m’étudier. Et je suis aussi infiniment reconnaissant envers ces livres sur les surdoués, les autistes, tous ces ouvrages sur les fonctionnements atypiques, qui permettent de comprendre sa différence, et donc à nouveau de faire confiance en son instinct, son intuition.

Grâce à eux, j’ai compris que même si l’extérieur me serait toujours plus ou moins étranger, je pouvais à présent totalement me rapprocher… De mes richesses… De ma singularité… De mon originalité… De moi.


Résumé :

  • Jeune, l’estime dépend du regard des autres.
  • Or je me sentais en décalage.
  • J’étais émotionnellement trop manichéen, sans nuance (soit à adorer, soit à détester). Du genre : « ce mec c’est un tocard ». « Cette chanson est exceptionnelle, magique, je vais l’écouter 500 fois d’affilée ».
  • J’étais socialement trop à me révolter, contre les adultes, les hiérarchies, quand ils permettaient l’injustice. L’injustice me mettait en insécurité. J’avais besoin que les valeurs fondamentales soient toujours respectées, pour expérimenter la vie, avec élan, joie, gourmandise. Pour partager, dans la spontanéité. Et non systématiquement me méfier. Observer. Analyser. Mon bonheur : c’était l’élan permanent.
  • Niveau passion, je m’investissais corps et âme dans certaines activités (sport, jeux vidéo, etccc). Je m’impliquais excessivement, avec certes le plaisir de l’évasion, mais aussi la frustration, de ne pas être assez doué, et donc ne pas être admiré pour ce que je faisais. J’aurais aimé trouver la stabilité d’une vocation, dans laquelle j’étais bon, et pour laquelle les gens m’aimaient, me respectaient.
  • Décalage donc, mais en affichant de la maturité (bonnes notes, réflexions sur la vie), j’arrivais à séduire les adultes. Et en sortant des bonnes blagues, et en soignant mon aspect physique : j’arrivais à être estimé par la plupart de mes camarades.
  • Du coup, jeune : le décalage de nature ne me pesait pas tant que cela. Mon estime dépendait du regard, de l’avis des autres. Mais mes camarades, surtout au lycée, étaient fraternels, drôles. Et les adultes, mes parents, mes entraîneurs au sport : toutes les autorités souhaitaient le meilleur pour moi, et me paraissaient justes, bienveillantes, et fiables. Faire des efforts pour leur plaire, n’étaient pas pesant, car je bénéficiais de suffisamment de liberté, de justice, et de fraternité.
  • Toutes ces valeurs disparurent, d’un coup, avec l’entrée dans le monde du travail! Plus de retour positif, de sécurité, de bienveillance. Je n’avais plus de fierté personnelle. J’étais perdu. Heureusement, j’avais identifié d’autres autorités qui me semblaient dignes de me juger, et à qui je voulais plaire. J’avais confiance en le monde de l’édition, et en les femmes, car les deux me semblaient intéressés par la subtilité, l’exigence, et la beauté.
  • Et finalement, malgré un niveau d’écriture, de sport, qui me comblait : très peu de retours positifs.
  • Alors, immense déception, et en même temps un changement venait de s’opérer en moi. Pour ma fierté, je n’avais plus confiance en le monde extérieur pour me juger, maintenant je ne faisais confiance qu’en mon intuition.
  • Une intuition que j’analysais, que je décortiquais, pour m’assurer de la cohérence de mes pensées. Qui me permettait de comprendre ce qui était essentiel pour mon bonheur. Et donc dans quelle direction je devais agir, pour m’équilibrer, me compléter, et être heureux
  • Passer d’un référentiel externe à un référentiel interne, m’a permis de ne plus faire dépendre mon estime des jugements extérieurs.
  • Alors, avec du recul, même si l’extérieur m’a dévasté, quand tant de valeurs se sont effondrées, je suis reconnaissant envers cette petite voix intérieure, qui m’a conseillé d’analyser ma situation, seul, au calme. Pour mieux aller à la rencontre de ce qui avait du sens pour moi.
  • Et je suis aussi infiniment reconnaissant envers ces livres sur les surdoués, les autistes, tous ces ouvrages sur les fonctionnements atypiques, qui m’ont permis de comprendre ma différence, et donc à nouveau de faire confiance en mon instinct, mon intuition.
  • Et qui m’ont permis : de m’aimer.

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